Texte d'intention
Vinca minor est le nom botanique de la petite pervenche, une plante que l'humain cultive pour décorer. Je ne pouvais pas me rendre sur place. J'ai envoyé quelque chose à ma place : un ordinateur et un écran, déposés au sol entre deux roches, en pleine forêt. L'écran est un portail. Il ouvre sur une pervenche virtuelle qui pousse seule dans un carré de gazon, à l'intérieur d'un entrepôt qu'elle ne quitte jamais. Envoyer une plante dans une forêt qui en compte des milliers ne sert à rien. Je travaille très fort à construire des systèmes inutiles, puis à les poser à côté de ce qu'ils prétendent imiter. Si l'œuvre paraît déconnectée du lieu, elle l'est : la plante est enfermée dans sa pièce, je suis ailleurs, et le seul lien entre les deux est un écran qui perd contre le soleil.
Le point de départ est une absurdité : installer un ordinateur dehors, en pleine nature, en sachant que l'écran ne pourra pas rivaliser avec le soleil. Puis y présenter une plante, au milieu de milliers de plantes.
La pervenche vient d'un moteur de jeu. C'est un accessoire de décor, conçu pour être réaliste et pour ne pas être regardé. Je n'ai pas touché au modèle : j'ai trafiqué ses matériaux, jusqu'à ce qu'ils avouent leur nature numérique. Chaque section de la plante est tenue par des forces volontairement mal ajustées : elles se répondent entre elles, s'emballent, et finissent par faire exploser la simulation (le principe du larsen). Une dilatation du temps ralentit cet effondrement, non pas comme un ralenti vidéo, mais comme une modification du passage du temps à l'intérieur de ce monde.
Tous ces paramètres sont sous mes doigts, sur un contrôleur MIDI. J'ai d'abord cru que je performais un synthétiseur. Je pense maintenant que je jardine : je ne contrôle pas la plante, j'ajuste son environnement, et j'écoute ce qu'elle en fait.
Une galerie est un dispositif artificiel : elle garantit d'avance que ce qui s'y trouve sera reçu comme de l'art, donc que ça ne choquera personne. Cette garantie produit une tolérance. Nous accordons exactement la même aux simulations : nous pardonnons leurs imperfections parce que le cadre nous a prévenus qu'il s'agissait d'images. Ici, il n'y a pas de cadre. Il y a deux roches.
Ce qui reste est une chaîne de choses fragiles : une simulation qui s'effondre, une machine laissée dehors, un réseau qui doit porter une image depuis une forêt, un écran qui perd contre le jour. La forêt, elle, ne dépend de rien.
Nous ramenons le vivant à notre échelle et à notre rythme (la plante en pot, le carré de gazon, l'entrepôt avec sa porte d'urgence). Nous nous donnons le pouvoir et la responsabilité de reproduire fidèlement la nature, et nous arrivons à peine à y faire référence. Je ne me sens pas supérieur à ce réflexe : la nature m'inspire, j'en fais partie, et je me donne énormément de mal pour construire un système qui ne sert à rien. Il faut seulement éviter de se prendre au sérieux.